27 mai 2009
La Femme Paysage, vision de Paris à Java, performance dansée et exposition, Marie Barbottin danseuse, Marie Labarelle styliste
"Une œuvre en mouvement:
Comment trouver une pensée et une démarche commune entre la danse contemporaine et le stylisme?
Art Artisanal, Artisanat Artistique.
Comment trouver une fusion, créer des lignes parallèles entre ces deux mondes, l'un au service de l'autre?
Question d’enchevêtrement, d'architecture du corps dans l'espace, de création de lignes de tension.
Ce workshop pourrait traiter de l'organisation du corps par rapport à un vêtement et à sa structure, la vie qu'il peut lui donner. Mais aussi de l'inspiration qu'ils peuvent susciter l'un chez l'autre.
Une manière de créer de nouvelles formes de corps à travers le port de vêtements à l'architecture particulière.
Il faut imaginer de nouvelles manières de faire vivre une matière, un tissu, une structure de vêtement; loin des sentiers conventionnels, s'en amuser, détourner l'utilité d'une pièce au service d'une ouverture sur l'imaginaire.
L'idée serait de créer une 'œuvre totale'; sans distinction des deux éléments qui la constitueraient.
Comment une œuvre à priori sans vie peut-elle se mettre en mouvement, au point de danser et de faire corps avec une structure corporelle ?
Comment un vêtement peut-il, d'une façon ludique et a priori abstraite, être détourné de son utilité première qui est celle de couvrir le corps humain?
Une nouvelle manière d'aborder la création de vêtement. Un nouveau chemin pour mettre un corps en mouvement."
Marie Barbottin, danseuse
Rêve de Java
Robe réalisée à Paris en décembre 2008.
sergé de coton noir, papier imprimé à partir de textes sur l’Indonésie et de motifs de batik.
L'offrande
Arrivée à Bali de nuit, nuit noire épaisse, dense et sonore. Nous habitons dans un temple, mais ici tout est temple. La maison est fabriquée comme un panier mais ici tout est tissage. Certains arbres sont considérés comme des temples, encadrés d’ornements en pierre taillée. Beaucoup de repères sont relativisés.
Il m’était difficile avant d’imaginer une nature aussi abondante et généreuse, on comprend mieux l'animisme. D'ailleurs, la magie des dessins de Miyazaki est très présente ici. Enfin j’ai l’impression que la terre n'est pas seulement peuplée d’humains et particulièrement la nuit, avec pour apothéose l’aube où tous les animaux sont en folie! Les oiseaux connaissent la symphonie des jouets de Mozart et plusieurs variantes. J’ai vu des insectes grands comme des oiseaux et des oiseaux grands comme des insectes qui battent si vite leurs ailes qu’ elles semblent transparentes.
Cet après-midi nous sommes allées à la rencontre d'artisans de masques. Ils nous ont appris qu’ils attendent qu’une branche tombe de l’arbre sacré Poule pour créer le masque. Lors de la cérémonie de l'anniversaire de l'arbre, tous les masques qui en sont issus doivent s'y réunir. On a parlé du bonheur de vivre à Bali, ils disent qu’ici art et sacré sont associés dans la vie de chacun et que cet équilibre semblable à un couple procure le bonheur.
Le Banian qui ne donne pas encore son nom
J’ ai préparé une cueillette de lianes hier et j’ai commencé à les tricoter ce matin à l’aube, sous le porche, avec les animaux en folie sonore. J'ai aussi acheté au marché des barquettes en bambou destinées aux offrandes car je crois que c’est un très beau matériau. J ai raflé tout le stock de la vendeuse, et ensuite, sur le marché, toutes les vendeuses poussaient des cris d’exclamation et de joie nous voyant passer avec cette cargaison: What are you going to do? Special ceremony? Explication: 1)les touristes n'achètent pas ça 2) on en utilise généralement une dizaine 3) on en avait 200 sur les bras!
Volcan
J’ ai pensé au Mont Fuji et à la vénération qu'on lui porte. Je ne me rappelle pas avoir vu vraiment de volcan avant. Ce sont les formes d'une pureté qui évoquent une forme d'apaisement. Des inclinaisons de matière logiques qui s’imposent en puissance et en intensité. Logique de la matière, mouvement évoqué par la matière, mes recherches actuelles...
Hier nous avons marché toute la journée dans l’idée de nous rapprocher de l’un d entre eux. Les personnes de cette région sont si gentils et disponibles que nous avons pu partir sans guide et sans boussole dans les méandres des rizières. Notre intuition nous a guidé vers des tailleurs de pierre qui sculptent la pierre volcanique très noire pour faire les temples.
Les carrières étaient de multiples dimensions, familiales: un grand trou entre les bananiers, industrielles avec 2 camions des tamis géants et pleins de travailleurs dans un paysage écorché: apparemment pour la bonne cause. Ils extraient des morceaux de lave comme on pourrait les imaginer: des vrais coussins! C'est très beau. Cette pierre noire étant très poreuse elle se recouvre rapidement de mousse dans les temples ce qui exprime une grande organicité.
Manger le vent
Les balinais ne demandent pas: "Comment vas tu?"
Mais: "Où vas tu?" Et ils répondent en général: "Manger le vent."
Arbres
J'en ai appris davantage au sujet des lianes que je tricote: en fait ce sont des racines qui descendent de l’arbre BANIAN. Lorsqu’elle s enfoncent dans le sol l’arbre est considéré comme sacré.
Tout à l’heure nous avons vu deux autres arbres devenus sacrés parce qu’ils se sont reliés par une branche (d’un diamètre de 40cm environ a 2m du sol) il y a plusieurs centaines d'années. Ils étaient très beaux.
Il parait que leur sève stoppe les hémorragies.
L’organicité du bus de nuit, l’organicité en général
Le bus devait être direct durant cette nuit-là. Il nous a prises avec 1 heure de retard car il n’était pas encore assez rempli. Nous sommes arrivées à Yogya avec 1h30 d'avance car il a roulé super vite. Il s'arrêtait cependant en plein noman’s land et en pleine nuit pour prendre ou laisser des gens, sans qu'aucune parole ne semblait s’échanger, sans qu'aucune règle ne semblait écrite.
Beaucoup d’évènements ici pourraient s'illustrer par cette métaphore!
Arrivée au LIP / CCF de Yogya:
Un taxi nous a amenées à l'adresse du Centre Culturel à travers la ville qui s’éveillait, 6 heures du matin. En arrivant devant le LIP nous sommes tombées nez à nez et sans s’y attendre avec une grande affiche présentant Estelle de dos portant le chemisier sari rouge photographiée par Delphine. Surréaliste. Un gentil gardien de nuit du Lip nous voyant pousser des hauts cris devant la photo nous a faites entrer dans le jardin d’où nous avons pu observer un peu ahuries un conducteur de Becak (pousse pousse) s’éveiller et faire des étirements à cote de son véhicule.
Tissus
Extase textile. Trésors vivants.
Attention, le batik ici est principalement avili, mécanise, dénature.
Mais je harcèle le Lip ainsi que mon ange francophone à mobylette pour accéder à autre chose et je dois avouer que la récolte dépasse mes espérances. Aujourd’hui aussi grâce a l’aide de Nitah la styliste locale avec la-quelle je vais collaborer.
J ai vu un atelier de batik utilisant des couleurs naturelles et bien plus que des pigments. Cet atelier (qui du dehors ressemble plutôt à une ferme) commande aux alentours des tissages de soie ou de coton bio, fait main, à la dimension requise. Le processus du batik commence dans le tissage car les armures vont entrer en raisonnance avec le motif.
J'ai vu un atelier de tissage de lurik (tisse teint), tissage porté à la cour du Sultan. J'ai vu les rouets en bois. Les métiers à tisser en bois avec des ouvriers aussi dignes et élégants qu’ils étaient âgés.
J’ai visité le magasin du "maestro du batik" Ardiyanto à Yogya qui est très malade depuis plusieurs mois. J'ai rencontré sa fille, Sinta, qui vit aujourd'hui au Japon où elle exporte ce savoir faire. Nous avons eu une discussion très intéressante sur les échanges et les hybridations culturels entre l’Indonesie et le Japon, elle a aussi été très sensible a ma démarche.
http://www.sarasa-ayu.com
Je me suis rendue compte à mon retour à Paris que j'avais inséré un batik imprimé sur papier signé de Ardiyanto dans la robe paon de papier six mois plus tôt.
Les Japonais comme les Indonésiens peuvent considérer le tissu comme une fin en soi.
Aujour'hui je m'y emploie aussi.
Les personnes qui m’ont vue lire mon magazine préféré "Selvedge" comprendront que je vis ici dans les pages de ce dernier et que cela me comble de bonheur.
http://www.selvedge.org/
Notre maison à Yogya, cours de danse traditionnelle
Un immense loft à patio où vit une photographe, Mi, qui nous héberge.
Oeuvres d'arts aux murs
Moustiquaire
Murs colorés
Lumière intense
Mi possède aussi un restaurant à Yogya, qui est bien plus qu'un restau:
http://www.viaviajogja.com/
Marie Barbottin:
La danse traditionnelle : Juni est mon professeur. Elle m'apprend une danse traditionnelle Javanaise de Yogyakarta (une danse du Kraton, qui célèbre le sultan) - (le Kraton est le lieu sacré et historique de Yogya, le palais du Sultan et son enceinte, dans laquelle environ 20000 personnes vivent). Cette danse - Retno Asri - de sept minutes, qui a pour costume un sarong avec le Batik du Kraton, une large ceinture gainant la taille et un long foulard noué au-dessus des hanches, nécessite une grande patience dans son apprentissage. Au premier cours, j'ai eu l'impression que mon corps était divisé en mille parties qui doivent trouver une coordination complexe les unes par rapport aux autres.Les doigts de la main gauche, place dans une posture très précise, n'ont pas le même placement que les doigts de la main droite; les poignets ont chacun une orientation et une direction différente, les coudes ne sont pas à la même hauteur, la taille navigue entre la droite et la gauche, atlas et axis sont très mobilisées, les orteils doivent souvent être décollés du sol, mais pas au même moment pour chaque pied... tant d'informations! Le second jour fut beaucoup moins delicat et ainsi de suite. Mon intellect apprécie, mon corps aussi, malgré une longueur de tendons d'Achille pas vraiment indonésienne!
Je l'observe en tricotant, passer dans une nouvelle strate d'apprentissage avec tout son bagage. Son disque dur enregistre les informations, son mouvement les vérifie, envoie de nouvelles informations et ainsi de suite, pour donner l'impression assez vite que toutes ces informations ont toujours existées, et qu'elles vivent en elle. Grâce, oh! déliés...
Conférence de Presse
Ce matin j'ai participé à ma première conférence de presse. J’ai beaucoup parlé de l’industrialisation outrancière de notre société, de l’exception de l'artisanat. Je leur ai expliqué ma démarche de recherche d’unicité et de vie dans la matière à travers le volume, je leur ai dit que cette vibration était présente dans les batiks traditionnels.
Nous avons discuté avec Marie B. de comment le vêtement occidental pensé à plat avait des conséquences sur le corps et le mouvement, et comment ensemble nous cherchions autre chose.
Ici la plupart des urbains portent des jeans et des chemises en batik synthétique aux motifs grossiers...
Le Lip a édité des t shirts avec la photo de Delphine avec Estelle portant chemisier Sari… L’arroseur arrosé !
Les racines du Banian
Je vous avais écris que je commençais à les tricoter. Nous avons été accueillies au Lip avec une fable illustrée écrite en plusieurs langues qui s'appelle Le Banian Blanc, d'Elizabeth Inandiak. C'est une histoire d'amour et de haine entre l'homme et la nature, d’un arbre éléphant, d'un homme éléphant, du volcan Merapi qui soupire.
Toute la Femme Paysage est là.
Demain matin nous partons à l’aube à la rencontre du volcan Merapi.
Ici, définitivement, il se passe quelque chose, je suis définitivement ailleurs, un ailleurs qui se laisse pénétrer. C'est la première fois de ma vie que j'ai la nette impression qui si je devais vivre ici je me transformerais: c'est même assez physique.
Workshop au LIP, Yogyakarta, Etre un Banian
Séances de travail avec Fitri, Emilia, Nitah, sous l'oeil bienveillant de Marie Le Sourd, directrice du LIP.
J'ai produit 3 robes à partir du lurik .
Le résultat est solaire.
Je crois que mon banian est aussi un volcan. Ils sont tout deux mouvement.
Monter- se tordre- descendre- s' élever- se répandre- se suspendre- s'ancrer- flotter- agripper- frémir- mousser.
Les danseuses relayent cela.
Détente sur un bécak la veille de la représentation
Sasanti, l'esprit de la forêt
Le lieu de la représentation est superbe, en pleine jungle, l’air est tellement humide que les projecteurs dessinent des faisceaux blancs. Hier a eu lieu la répétion générale. Elle fut fortement perturbée par la chute d'un jaquier sur la technique.
Certains ont pensé qu’il s'agit d’un esprit car nous étions à la veille de vendredi. J'ai plaisanté en disant qu’il avait bien visé ( en plein sur la table de mixage) on m’a répondu qu'il comprenait aussi sûrement le français...
Enfin il parait qu'il est plutôt sympa.
J'ai aussi compris qu'ici un "oui" n'est pas forcement un "oui" et qu'un "non" n'est pas forcement un "non" tel que je l'entends... Oui, je suis binaire oups!
10kg d'un seul fruit sur la table de mixage.
Aussi, sachez qu'ici les fleurs font parfois du bruit en tombant de l'arbre tant elles sont épaisses.
Représentation à Yogya
Feutre de laine gorgé de vapeur d'eau, lurik tricoté serviette éponge, robe en papier pâte a papier, mes chaussures à talons classes laissées au profit des pieds nus dans la mélasse, lumières su-réelles, végétation imbibée et luisante, mouvements gracieux et animaux, cartels d'exposition ondulés, musiciens à l’écoute des danseuses, musique minimaliste et riche, scène patinoire- pataugeoire, public fanatique...
Il a plu toute la journée ce jour-là jusqu'à quelques minutes avant la représentation... L’humidité de l'air devait être proche de 95%, le bracelet métallique de mon coussin à épingles a rouillé et cisaillé la peau moite de mon poignet.
J'ai l'impression de vivre des utopies dans ce pays.
Photos de Franciscus Dondy, ange francophone à mobylette.
Lucioles
J'ai aussi vu des lucioles dans les rizières. Mais de ces dernières, les haïkus japonais en parlent si bien que je vous invite juste à en relire un. La seule différence est que désormais, j’associerai l’intensité et la précision de ce réel rencontré à leur lecture.
A qui la poursuit
la luciole
offre sa lumière!
Otomo Oemaru
Jakarta
J'ai entrainé les étudiants d'Esmod dans la tourmente exigeante de notre projet cette semaine-là. Ils se sont surpassés.
Nous avons abordé les notions de métaphore, de codes, de densité des matières, de construction-destruction, de mouvement dans la matière à travers les techniques de moulage, d'expressivité des proportions, de distanciation, de réduction et de développement...

Les paysages qu'ils ont choisis sont les suivants: la vague du tsunami, un rocher sous la neige, une cascade, une fleur de dandelion, la pluie, une nébuleuse, un champs de blé agité par le vent, une fontaine. L'eau était très présente dans leur choix, ainsi qu'une vision duelle connectée aux éléments: dur et doux, vaporeux et fluide, lourd et léger, souple et ancré...
Les danseuses de Sumber Cipta ont relayé cela sous la direction de Marie Barbottin.
Nous avons tous appris.

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Marie Barbottin:
J'ai eu la chance de travailler avec dix danseuses à la générosité débordante, à l'envie d'apprendre bouillonnante, et la capacité de travail étonnante.
Et pourtant, là encore le challenge était non négligeable : 4 jours pour créer 45 minutes de chorégraphie... je remercie donc Susan Buirge et ses méthodes de composition! Les danseuses ont entendu parler de structure toute la semaine, mais n'ont jamais levé les yeux au ciel... et pourtant, les partitions que je leur avais créées n'étaient pas des plus simples à retenir... elles s'en sont sorties brillamment, intégrant de sucroit d'une façon éminemment poétique le travail sur la matière - et la forme - propose par Marie et ses étudiants.
…Pour elles, ce fut une grande première car elles sont toutes habituées à la danse classique (elles ont entre 22 et 34 ans, et sont toutes professeurs de danse classique)... mais ces jeunes femmes sont tellement ouvertes, avides de nouveauté, de connaissance, que je n'ai jamais senti le poids du ballet dans leurs esprits, ni vraiment dans leurs corps d'ailleurs. Je crois qu'en plus de leur facilité de mémorisation, et de compréhension du geste, elles ont une capacité d'adaptation immense. J'ai eu tellement de plaisir à leur faire cours! et je fus très émue de leurs retours, et de leur joie de participer à ce projet... j'espère pouvoir les recroiser un jour. J'aime ce concept, même s'il est un peu stressant : un temps réduit pour une création où la seule chose que j'impose vraiment est la structure spatiale et temporelle, dans laquelle je participe aussi, avec une inspiration qui part du travail sur la matière.
Marie et moi DEVONS repartir! !! :-)
28 mai 2009
Merci
Merci à Florence Decker, Patrick Perez et Marie Le Sourd, pour leur intérêt, leur confiance, leur accueil et leur générosité dont ils ont témoigné tout au long du projet.
Merci à Fitri Setyaningsih, Emilia White, Nita Azhar, et Didik Nini Thowok.
Merci à Franciscus et Dinah, les anges francophones à mobylette de Yogya, et à Eno.
Merci aux danseuses de Sumber Cipta.
Merci aux étudiants de Esmod Jakarta, et à Joséphine Dauban leur professeur, à Anto le traducteur et à Patrice Desilles directeur d'Esmod Jakarta.
Merci à Denis Brun, Valentine, Mi,Gede et sa famille,et ceux que j'oublie...
Reviens, Paris-Java 2010
*** ...Historique:
L'année précédente, lorsque Marie B. et moi-même étions invitées à aller performer à Java, nous avions débuté le voyage par un court périple à Bali. J'avais trouvé le batik qui fait maintenant partie de ma vie dans la première échoppe que j'ai franchi à Ubud. Du fait des prix de vente élevés et sachant que la quête de batik ne faisait que commencer, je m’ étais offerte la pièce qui me semblait la plus forte parmi d’autres merveilles, réjouie à l’idée que de nombreux trésors de cet acabit m'attendaient. Je n'avais réussi qu’à extorquer que le nom de la ville où il avait été réalisé: Solo (à Java Central). C'est à la fois heureux et malheureux: je n'ai jamais retrouvé cette force. La quête de cet atelier introuvable dans l'océan de batik à Java m'a fait découvrir de nombreuses autres étoffes porteuses de sens, d'histoire, et de beauté, mais je n'y ai jamais reconnu ce que ce batik bleu indigo en soie évoque pour moi. Histoire heureuse, car elle signifie que cet art (et son économie) offrent la possibilité d'une grande diversité et confèrent à chaque oeuvre son unicité, sa rareté. Histoire malheureuse, car lorsque j'ai déployé ce sarong précieux: tel un drapeau, un étendard, un joyau, devant de nombreux (oh nombreux !) indonésiens: stylistes locaux, étudiants, responsables d'offices de tourisme, directeurs culturels, fabricants de batik, mamies dans la rue, expatriés français à Java et Bali, aucun ne semblait y voir sa singularité. Aveuglés par les milliers de roupies qu'il représente? Ignorants de leur propre culture? Divertis par des détails au détriment du tout? Ma détermination en a même exaspérés certains... Paris-Java 2010 est le récit de cette quête en août 2010. Je rêvais de retrouver l’artisan de ce batik particulier, avec le quel il me semblait avoir déjà tellement partagé. *Prologue: ... au paradis de Dante en avion avec une nonne. Par dessus les nuages, la lumière brûle. Je cherche mon refuge ailleurs que dans les films dont l'offre ne saurait me convaincre malgré l'ennui qui pointe le long de l'interminable vol. Je parcours la bibliothèque musicale, et Camille, je te trouve dans l'offre restreinte d'Etihad air line: Music Hole, que je n'avais jamais écouté. "The Monk", en boucle, et je lis le Paradis de Dante. Vous allez très bien ensemble. Un Paradis dans un mouvement incessant, rapidité extrême, vol de lumières à la limite des possibilités de la perception. L'ascension a lieu en ligne droite, d'un cercle à l'autre. Et à cet instant mon visage s'éclaire "d'un sourire si rayonnant qu'il rendrait un homme heureux dans le feu" "raggiandomi d'un riso tal, che nel foco faria l'uom felice" *Matériel: ...dans ma valise: _ "Le Paradis" de Dante, donc. _ "L'Envol des Femmes aux semelles de vent" ma dernière collection, achevée mais pas encore assimilée. _ La préface de "L'Amour aux temps du Choléra". _ Du spray anti moustiques. *** Scène 1: ... Et Java me prend dans ses bras. Je sentais que je devais revenir. Mais je ne savais plus vraiment pourquoi. A la sortie de l'avion, j'ai senti et j'ai su. Immédiatement. Irrémédiablement. *** Scène 2: ... s' extraire de Jakarta par cercles concentriques... au sens propre et figuré. Je suis arrivée en Indonésie à 14 heures. A 18 heures, la nuit tombée, le premier bus est entré à la gare routière Sud Ouest de Jakarta, après 4 heures interminables dans le trafic perturbé. Après les premières négociations pour acquérir le minimum de survie pour la fin du voyage (eau potable et cacahuètes) je suis montée, enthousiaste, dans un bus plus petit , sans me douter qu'il mettrait 2 heures à tourner en rond pour faire le plein maximal de passagers et permettre à une quarantaine de vendeurs ambulants de nous proposer vivres et gadgets dans une ambiance de fête foraine low-tech. J’arrivais à Cianjur vers minuit où un mini-bus /mini-troquet conduit par des ados m’a déposée comme une petite somnambule chez Yudi, qui loge les gens de passage dans cette région reculée. *** Scène 3: ... pédicure dans le limon des rizières de Cianjur. Andri, 20 ans, m’a accompagnée dans son village natal pour marcher dans les rizières, ou plutôt sur les petits murets de boue moelleuse qui les séparent. Les paysans vêtus de sarong, perdaient leurs motifs de batik dans un dégradé de boue de mi-cuisses aux chevilles, coiffés de leur passoire à riz à la fonction double: ils nous ont souri sans retenue. Je croyais avoir définitivement perdu ma paire de sandales dans un cataplasme de limon jusqu'à ce qu'on me propose au retour de me tremper dans un bassin du village où, riz, poissons d'élevage, mères et bébés partagent la même eau de bain. *** Scène 4: ... le volcan Gunung Gede fait le Ramadan. J'avais prévu de faire l'ascension de Gunung Gede, mais le parc national qui l'entoure est malheureusement fermé car le ramadan commence la semaine prochaine... ??? J'ai décidé de ne pas insister, de ne pas tenter l'ascension de nuit sans guide, de me couler dans le mouvement si doux de ce pays et de garder ma détermination pour d'autres causes, tout en cochant le premier motif d'un retour à venir en me rappelant que je m'émerveille bien de la manière dont ses habitants considèrent montagne et homme dans une vision non cloisonnée. *** Scène 5: ... Mad Max «to the tea plantation». A la place du volcan, un petit motard m’a embarquée pour la visite d'une plantation de thé et de l'usine de séchage des feuilles, agrémentée de ses commentaires de jeune ado hilare d'avoir une fille aux cheveux clairs flottant au vent tropical dans son dos. En guise de souvenir impérissable, je me suis brûlé la cheville droite au pot d'échappement de la mobylette «tunée», marque de toute fille d'Asie du Sud Est. *** Scène 1: ... les faux "faux-plats", A vélo, vers un temple du IIX eme siècle. Impossible d'oublier la conduite à gauche du fait du flux incessant du trafic de véhicules en tous genres, répertoriés en typologies déclinées à l'infini, et aux marchandises matérielles et humaines en nombre improbables, le tout baigne dans un nuage noir de carburant mal brûlé. *** Scène 2: ... les fruits dont je ne connais pas le nom et les Kreteks imprononçables. Sieste sous un arbre du parc des Temples de Prambanan. *** Scène 3: ... Garuda, me voilà. Garuda a l'apparence d'un homme, avec un bec, deux ailes, et deux ergots aux pieds. Je l'ai repéré dans une fresque du Candi Shiva de Prambanan qui raconte les scènes du Ramayana. J'y ai aussi lu des postures corporelles que je t'ai vues danser l'année dernière, Marie B, lors de ton apprentissage traditionnel. La forme globale des Candis prend aussi l'aspect des coiffes des personnages qui sont représentés dans les fresques. Et aussi, les motifs de batik, présents dans la pierre, aussi... Du corps à l'architecture, et la Femme Paysage pas très loin... *** Scène 4: ... Marie Le Sourd, Franciscus et Mie. C'était une joie immense de les retrouver. Tous changés, dans une direction qui nous va bien. *** Scène 5: ... Batik obsession. Cette même petite troupe a éclaté de rire et me prend définitivement pour une dingue lorsque je leur ai avoué que je revenais uniquement en Indonésie pour aller a Solo, retrouver parmi ses 500 000 habitants et ses 5 000 ateliers de batiks l'auteur de mon batik bleu, mission que j'ai entamée aujourd'hui même, et avec laquelle je les harcelais il y a 17 mois déjà. Acte III: La main que je ne serrerai pas... ***Scène 1: ...L'intelligence de la main de Monsieur Sahid... Ce batik est suspendu au-dessus de mon lit en France depuis mon retour du premier voyage. Cet entrecroisement de fils de soie, peints avec la technique de réserve à la cire fut plongé successivement dans deux bains de teinture: noir puis indigo. Ses motifs sont dessinés à la main et partiellement aux tampons de cuivre façonnés par son artisan. Je n'ai jamais retrouvé ailleurs les nombreux et différents petits motifs qui viennent sur- écrire la trame de son tissage. L'ordonnancement de ses formes et les techniques utilisées rappellent un certain archaïsme présent dans la plupart des batiks de qualité (non sans renvoyer aux peintures aborigènes qui furent d’ailleurs à l'origine de la dénomination de La Femme Paysage), mais sa composition et sa sensibilité sont absolument contemporaines. Il n'est pas précieux pour l'acharnement technique que sa fabrication à requise (extrême petitesse des motifs, nombre élevé de couleurs employées -certains sarongs demandent jusqu'à six mois de travail-), il doit sa valeur à l'intelligence et à la sensibilité de la main de son auteur: Monsieur Sahid, dont je sais désormais le nom. Ce batik est un paysage, ce batik est un liquide. Il est un courant, il est un mouvement. Un corps, un ailleurs. Il est abstrait et littéral à la fois. Il est hier, aujourd'hui et demain. Il est à la fois précis et infini. Il apaise et encourage. Je l'observe tous les jours à mon réveil. ***Scène 2: ...Panen, Sinyo Collection, à Ubud La vendeuse de la boutique m'attendait les bras ouverts. Elle savait que je reviendrai. Et elle m’annonce: Monsieur Sahid qui a peint le batik de mes rêves est décédé il y a six mois d'une crise cardiaque. Yatean kipatenni Kilalakan kamatean Dodo Salombe Benna untambai uran anna sae pora-pora nakua anna ma'dingin Voila pourquoi nous agissons ainsi Sachant que nous sommes mortels Sarong de princesse Qu'il appelle la pluie qu'elle arrive goutte a goutte pour nous rafraichir Acte IV: Surmonter ma peine ***Scène 1: ...Garde-Robe de rêve J'ai alourdi mon bagage de précieux sarongs, au point que j'ai l'impression que des mains se sont relayées pour leur création depuis la dernière fois que j'ai quitté l'archipel (il y a 17 mois) jusqu'à aujourd’hui. J’ai maintenant avec moi les dernières oeuvres réalisées par Monsieur Sahid de son vivant. Je m’en donne à coeur joie, les arborant en fonction de l'occasion, me protégeant du soleil dans les rizières ou nouant la tenue traditionnelle pour être autorisée à entrer dans les temples. C'est un formidable moyen d'entrer en contact avec les gens. Finalement, c'est assez simplement l'objet de mon travail à Paris... ***Scène 2: ...Programme hédoniste - Initiation au Birds' Yoga ( à l'aube) et Yin Yoga: sur un plateau de 200 mètres carrés ouvert sur les trois faces sur la foret tropicale, à 12 mètres de hauteur, sous une charpente en bambou et bois aux exactes proportions. - Cours particulier d'architecture balinaise traditionnelle au Arma Museum: (je partagerai quelques notions dans l'acte VI.) - Lecture à l'ombre d’un bungalow modeste mais juste, dans l'enceinte d'une maison familiale et de son temple. - Spectacle de Kecak et danse du feu dans un temple. Danse et chant de 120 balinais, pour une poignée de 30 spectateurs. ( Ils le feraient de même pour eux tout seuls.) - Wayang Kulit (théâtre d'ombres) pour la cérémonie d'un autre temple. - Cocktails interminables sur les tatamis des nombreux lieux indescriptibles en surplomb des rizières, de la forêt tropicale... où des routes surpeuplées. - Repas de riz: «... cette abondance, en vérité, c'est le riz; ces plaisanteries qui fusent, je vois bien, c'est le riz...» «... yang bernas sesungguhnya padi yang bergurau biranya padi...» Acte V: L'ascension de Gunung Agung: 3142 mètres de solitude négociée Gunung Agung est un volcan sacré à Bali, il est considéré comme la mère de l'île. Sa dernière éruption remonte à 1963. Toutes les maisons de l'île sont orientées par rapport au Mont Agung, et ses habitants dorment la tête dirigée vers son sommet. Pour se déplacer à Bali, les point cardinaux sont fonction de la position du volcan, ainsi, la direction indiquant le Sud lorsqu'on est au Nord du volcan, indique le Nord lorsqu'on est au Sud de celui ci... *** Les faits: Départ: Temple Pura Pasar Agung à 3h00 du matin, altitude: 1500 mètres. Point culminant: sur l'arête du cratère entre deux vides vertigineux au lever du soleil, altitude: 3142 mètres. Arrivée: Temple Pusar Agung à 11 heures du matin, altitude: 1500 mètres. *** La négociation: Voyager, ça s'apprend, me dis-je à tous moments, pour éviter de sombrer dans les rails du tourisme où chaque pas semble avoir été prévu, anticipé, et le chemin foulé par nombre de personnes qui ont "fait" tel pays. Comment faire pour garder son indépendance d'action qui garantit une histoire personnelle et la puissance onirique des imprévus liés à une avancée intuitive dans des champs inconnus, lorsque, sur place, l'offre permanente des locaux (qui pensent à notre place ce qui est «bon» pour nous) est parfois directive au point de se sentir enfreint? Comment faire le tri entre les conseils avisés et les conseils intéressés? Ce que j'adore plus que tout dans ces voyages, c'est que face a l'inconnu, dans l'impossibilité de lire les codes sociaux et de recourir à la subtilité du langage, mon intuition est seule guide et gagne en cohérence au fil du périple. J’allais monter, seule, au sommet, en silence, sans avoir à gérer un "guide" . J'étais même prête à payer mes sollicitants plus cher pour qu'ils ne fournissent pas leur prestation, j’ai trouvé un accord... *** Scène 1: ...la nature tropicale éclairée à la lampe... Les ombres projetées des feuilles gigantesques de la végétation luxuriante se déplaçaient avec moi. Tout est devenu abstraction, pente, montagne, arbre, effort, la conscience rabattue à mon champ de vision, environ deux mètres. Les offrandes séchées ont fait office de cailloux pour le Petit Poucet que j’incarnais. *** Scène 2: ... La ceinture: A mi-parcours j’atteins la ceinture où le végétal disparait assez vite pour ne laisser plus que cailloux organisés en formes et couleurs. L'ascension est sans concession, point d'amour de la randonnée aux chemins calculés: ligne droite jusqu'au sommet en remontant une coulée de lave. *** Scène 3: ... Lever de soleil: *** Scène 4: ... Cratère... ... vertigineux. Ma limite en montagne est mon vertige. Je n'ai pas pu plonger mes yeux dans le lac du cratère. Nous étions une vingtaine au sommet, dont deux prêtres qui officiaient. Il parait que pour certaines cérémonies, ils montent une vache vivante pour la sacrifier au sommet. Je me demande bien comment vu que la montée se finit en escalade. La foi, elle, n'a pas de limites. *** Scène 5: ... Hommage. *** Scène 6: ... Mon offrande à Gunung Agung: Mon poème adoré de Francois Cheng dit très fort à la coulée de rochers rouges versant Sud-Ouest: *** Scène 7: ... Re- descente: L'Enfer. Tout se paie. Surtout le souvenir d'une vue et d'un état extatique qui m'accompagneront toute l'année à venir. Acte VI: En guise de conclusion, au sujet la perception de l'espace ("jirim" en javanais)... «Lorsque dans notre culture nous disons: " Il n'y est pas." Un indonésien dira: " Il est là, mais en ce moment, il est ailleurs." Cette attitude pourrait être héritée du passe de nomade des indonésiens ( grands navigateurs dans leur archipel). Pour un nomade, l'espace personnel n'est pas déterminé par l'emplacement. L'espace personnel est vaste, et la question n'est pas de savoir si quelque chose est en un espace particulier, mais plutôt de savoir en quel point, dans le vaste espace, une chose est située à un moment particulier. Et cette attitude nomade pourrait avoir formé une vision philosophique, une attitude pragmatique d'acceptation des éléments étrangers. Comme toute chose (montagne, homme, architecture, vêtement...) est une manifestation de l'essence ultime, rien ne peut être séparé par une limite. Et percevoir sa place en différents lieux et en différents moments, a pour conséquence de donner à d'autres la possibilité d'occuper l'endroit à leur tour. "Un lieu n'est pas une entité donnée. Un lieu est ouvert à toutes les possibilités. Telle est la vie des nomades; la vie de ceux qui voyagent à la rencontre de différentes possibilités. Leur vie se déroule dans un espace vaste et grand, où le possible peut avoir lieu."» Mohammad Nanda Widyarta, " Ce qui a pu former la perception spatiale vernaculaire indonésienne." in «Le Banian» n°8 publication semestrielle de l’association franco-indonésienne Pasar Malam Remerciements: Merci à ma soeur de m'avoir accompagnée dans cette aventure. Merci à Marie Le Sourd pour son accueil et son aide à Jojya. Merci aux nombreux indonésiens que ma route a croisés et qui m'ont aiguillée.
Acte I: Java Est, Jakarta, Cianjur
Acte II: Java Central, Yogya, Solo
Survivre au désir
Porter la soif plus loin que l'oasis
A l'orée de l'ombrage et de bruissement
Céder sans remords
A l'âpre ivresse de l'immense.




































































