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*** ...Historique:

 

 

L'année précédente en 2009, lorsque Marie B. et moi-même étions invitées à aller performer à Java, nous avions débuté le voyage par un court périple à Bali.

J'avais trouvé le batik qui fait maintenant partie de ma vie dans la première échoppe que j'ai franchi à Ubud. Du fait des prix de vente élevés et sachant que la quête de batik ne faisait que commencer, je m’ étais offerte la pièce qui me semblait la plus forte parmi d’autres merveilles, réjouie à l’idée que de nombreux trésors de cet acabit m'attendaient.

Je n'avais réussi qu’à n'obtenir de la vendeuse que le nom de la ville où il avait été réalisé: Solo (à Java Central).

 

C'est à la fois heureux et malheureux: je n'ai jamais retrouvé cette force dans un autre batik. La quête de cet atelier introuvable dans l'océan de batik à Java m'a fait découvrir de nombreuses autres étoffes porteuses de sens, d'histoire, et de beauté, mais je n'y ai jamais reconnu ce que ce batik bleu indigo en soie évoque pour moi.

 

Histoire heureuse, car elle signifie que cet art (et son économie) offrent la possibilité d'une grande diversité et confèrent à chaque oeuvre son unicité, sa rareté.

Histoire malheureuse, car lorsque j'ai déployé ce sarong précieux: tel un drapeau, un étendard, un joyau, devant de nombreuses (oh nombreuses !) personnes: stylistes locaux, étudiants, responsables d'offices de tourisme, directeurs culturels, fabricants de batik, mamies dans la rue, expatriés français à Java et Bali, peu  semblaient y voir sa singularité.

Aveuglés par les milliers de roupies qu'il représente?

Ignorants de leur propre culture?

Divertis par des détails au détriment du tout? 

Ma détermination en a même exaspérés certains...

 

Paris-Java 2010 est le récit de cette quête en août 2010.

Je rêvais de retrouver l’artisan de ce batik particulier, avec le quel il me semblait avoir déjà tellement partagé.

 

 

*Prologue: ... au paradis de Dante en avion avec une nonne.

Par dessus les nuages, dans l'avion, la lumière brûle. Je cherche mon refuge ailleurs que dans les films dont l'offre ne saurait me convaincre malgré l'ennui qui pointe le long de l'interminable vol. Je parcours la bibliothèque musicale, et Camille, je te trouve dans l'offre de la compagnie aérienne: Music Hole. "The Monk", en boucle, et je lis le Paradis de Dante. Vous allez très bien ensemble. Un Paradis dans un mouvement incessant, rapidité extrême, vol de lumières à la limite des possibilités de la perception. L'ascension a lieu en ligne droite, d'un cercle à l'autre.

Et à cet instant mon visage s'éclaire 

"d'un sourire si rayonnant   

qu'il rendrait un homme heureux dans le feu"

"raggiandomi d'un riso

tal, che nel foco faria l'uom felice"

 

*Matériel: ...dans ma valise:

_ "Le Paradis" de Dante

_ "L'Envol des Femmes aux semelles de vent" ma dernière collection, achevée mais pas encore assimilée.

_ La préface de "L'Amour aux temps du Choléra".

_ Du spray anti moustiques.

 


Acte I: Java Est, Jakarta, Cianjur

 

*** Scène 1: ... Et Java me prend dans ses bras.

Je sentais que je devais revenir. Mais je ne savais plus vraiment pourquoi. 

A la sortie de l'avion, j'ai senti et j'ai su. Immédiatement. Irrémédiablement.

 

*** Scène 2: ... s' extraire de Jakarta par cercles concentriques...

au sens propre et figuré. Je suis arrivée en Indonésie à 14 heures. A 18 heures, la nuit tombée, le premier bus est entré à la gare routière Sud Ouest de Jakarta, après 4 heures interminables dans le trafic perturbé. Après les premières négociations pour acquérir le minimum de survie pour la fin du voyage (eau potable et cacahuètes) je suis montée, enthousiaste, dans un bus plus petit , sans me douter qu'il mettrait 2 heures à tourner en rond pour faire le plein maximal de passagers et permettre à une quarantaine de vendeurs ambulants de nous proposer vivres et gadgets dans une ambiance de fête foraine low-tech. 

J’arrivais à Cianjur vers minuit où un mini-bus /mini-troquet conduit par des ados m’a déposée comme une petite somnambule chez Yudi, qui loge les gens de passage dans cette région reculée.

 

*** Scène 3: ... pédicure dans le limon des rizières de Cianjur.

Andri, 20 ans, m’a accompagnée dans son village natal pour marcher dans les rizières, ou plutôt sur les petits murets de boue moelleuse qui les séparent. 

Les paysans vêtus de sarong, perdaient leurs motifs de batik dans un dégradé de boue de mi-cuisses aux chevilles, coiffés de leur passoire à riz à la fonction double, ils nous ont souri sans retenue.

Je croyais avoir définitivement perdu ma paire de sandales dans un cataplasme de limon jusqu'à ce qu'on me propose au retour de me tremper dans un bassin du village où, riz, poissons d'élevage, mères et bébés partagent la même eau de bain.

 

*** Scène 4: ... le volcan Gunung Gede fait le Ramadan.

J'avais prévu de faire l'ascension de Gunung Gede, mais le parc national qui l'entoure est malheureusement fermé car le ramadan commence la semaine prochaine... ???

J'ai décidé de ne pas insister, de ne pas tenter l'ascension de nuit sans guide, de me couler dans le mouvement si doux de ce pays et de garder ma détermination pour d'autres causes, tout en cochant le premier motif d'un retour à venir et en me rappelant que je m'émerveille bien de la manière dont les javanais considèrent montagne et homme dans une vision non cloisonnée.

 

*** Scène 5: ... Mad Max «to the tea plantation».

A la place du volcan, un petit motard m’a embarquée pour la visite d'une plantation de thé et de l'usine de séchage des feuilles, agrémentée de ses commentaires de jeune ado hilare d'avoir une fille aux cheveux clairs flottant au vent tropical dans son dos. En guise de souvenir impérissable, je me suis brûlé la cheville droite au pot d'échappement de la mobylette «tunée», marque de toute fille d'Asie du Sud Est.

 


Acte II: Java Central, Yogya, Solo

 

*** Scène 1: ... les faux "faux-plats",

A vélo, vers un temple du IIX eme siècle. Impossible d'oublier la conduite à gauche du fait du flux incessant du trafic de véhicules en tous genres, répertoriés en typologies déclinées à l'infini, et aux marchandises matérielles et humaines en nombre improbables, le tout baigne dans un nuage noir de carburant mal brûlé.

 

*** Scène 2: ... les fruits dont je ne connais pas le nom et les Kreteks imprononçables.

Sieste sous un arbre du parc des Temples de Prambanan.

 

*** Scène 3: ... Garuda, me voilà.

Garuda a l'apparence d'un homme, avec un bec, deux ailes, et deux ergots aux pieds. Je l'ai repéré dans une fresque du Candi Shiva de Prambanan qui raconte les scènes du Ramayana.

J'y ai aussi lu des postures corporelles que je t'ai vues danser l'année dernière, Marie B, lors de ton apprentissage traditionnel.

La forme globale des Candis prend aussi l'aspect des coiffes des personnages qui sont représentés dans les fresques.

Et aussi, les motifs de batik, présents dans la pierre, aussi...

Du corps à l'architecture, et la Femme Paysage pas très loin...

 

*** Scène 4: ... Marie Le Sourd, Franciscus et Mie.

C'était une joie immense de les retrouver. 

Tous changés, dans une direction qui nous va bien.

 

*** Scène 5: ... Batik obsession.

Cette même petite troupe a éclaté de rire et me prend définitivement pour une dingue lorsque je leur ai avoué que je revenais uniquement en Indonésie pour aller a Solo, retrouver parmi ses 500 000 habitants et ses 5 000 ateliers de batiks l'auteur de mon batik bleu, mission que j'ai entamée aujourd'hui même, et avec laquelle je les harcelais il y a 17 mois déjà.

 

 

Acte III: La main que je ne serrerai pas...

 

 

***Scène 1: ...L'intelligence de la main de Monsieur Sahid...

Ce batik est suspendu au-dessus de mon lit en France depuis mon retour du premier voyage.

Cet entrecroisement de fils de soie, peints avec la technique de réserve à la cire fut plongé successivement dans deux bains de teinture: noir puis indigo.

Ses motifs sont dessinés à la main et partiellement aux tampons de cuivre façonnés par son artisan. Je n'ai jamais retrouvé ailleurs les nombreux et différents petits motifs qui viennent sur- écrire la trame de son tissage.

L'ordonnancement de ses formes et les techniques utilisées rappellent un certain archaïsme présent dans la plupart des batiks de qualité (non sans renvoyer aux peintures aborigènes qui furent d’ailleurs à l'origine de mon rêve de La Femme Paysage), mais sa composition et sa sensibilité sont absolument contemporaines.

Il n'est pas précieux pour l'acharnement technique que sa fabrication à requise (extrême petitesse des motifs, nombre élevé de couleurs employées -certains sarongs demandent jusqu'à six mois de travail-), il doit sa valeur à l'intelligence et à la sensibilité de la main de son auteur: Monsieur Sahid, dont je sais désormais le nom.

Ce batik est un paysage, ce batik est un liquide. Il est un courant, il est un mouvement. Un corps, un ailleurs. Il est abstrait et littéral à la fois.

Il est hier, aujourd'hui et demain. Il est à la fois précis et infini.

Il apaise et encourage. 

Je l'observe tous les jours à mon réveil.

 

 

***Scène 2: ...Panen, Sinyo Collection, à Ubud

La vendeuse de la boutique m'attendait les bras ouverts. Elle savait que je reviendrai.

Et elle m’annonce:

 

Monsieur Sahid qui a peint le batik de mes rêves est décédé il y a six mois d'une crise cardiaque.

 

Yatean kipatenni

Kilalakan kamatean

Dodo Salombe

 

Benna untambai uran

anna sae pora-pora

nakua anna ma'dingin

 

Voila pourquoi nous agissons ainsi

Sachant que nous sommes mortels

Sarong de princesse

 

Qu'il appelle la pluie

qu'elle arrive goutte a goutte

pour nous rafraichir

 

 

Acte IV: Surmonter ma peine 

 

***Scène 1: ...Garde-Robe de rêve

J'ai alourdi mon bagage de précieux sarongs, au point que j'ai l'impression que des mains se sont relayées pour leur création depuis la dernière fois que j'ai quitté l'archipel (il y a 17 mois) jusqu'à aujourd’hui. J’ai maintenant avec moi les dernières oeuvres réalisées par Monsieur Sahid de son vivant. Je m’en donne à coeur joie, les arborant en fonction de l'occasion, me protégeant du soleil dans les rizières ou nouant la tenue traditionnelle pour être autorisée à entrer dans les temples.

C'est un formidable moyen d'entrer en contact avec les gens.

Finalement, c'est assez simplement l'objet de mon travail à Paris aussi...

 

***Scène 2: ...Programme hédoniste

- Initiation au Birds' Yoga ( à l'aube) et Yin Yoga:

sur un plateau de 200 mètres carrés ouvert sur les trois faces sur la foret tropicale, à 12 mètres de hauteur, sous une charpente en bambou et bois aux exactes proportions. 

 

- Cours particulier d'architecture balinaise traditionnelle au Arma Museum:

(je partagerai quelques notions dans l'acte VI.)

 

- Lecture à l'ombre d’un bungalow modeste mais juste, dans l'enceinte d'une maison familiale et de son temple.

 

- Spectacle de Kecak et danse du feu dans un temple.

Danse et chant de 120 balinais, pour une poignée de 30 spectateurs. ( Ils le feraient de même pour eux tout seuls.)

 

- Wayang Kulit (théâtre d'ombres) pour la cérémonie d'un autre temple.

 

- Cocktails interminables sur les tatamis des nombreux lieux indescriptibles en surplomb des rizières, de la forêt tropicale... où des routes surpeuplées.

 

- Repas de riz:

«... cette abondance, en vérité, c'est le riz;

ces plaisanteries qui fusent, je vois bien, c'est le riz...»

 

«... yang bernas sesungguhnya padi

yang bergurau biranya padi...»

 

 

 

Acte V: L'ascension de Gunung Agung: 3142 mètres de solitude négociée

 

Gunung Agung est un volcan sacré à Bali, il est considéré comme la mère de l'île. Sa dernière éruption remonte à 1963.

Toutes les maisons de l'île sont orientées par rapport au Mont Agung, et ses habitants dorment la tête dirigée vers son sommet.

Pour se déplacer à Bali, les point cardinaux sont fonction de la position du volcan, ainsi, la direction indiquant le Sud lorsqu'on est au Nord du volcan, indique le Nord lorsqu'on est au Sud de celui ci...

 

*** Les faits:

Départ: Temple Pura Pasar Agung à 3h00 du matin, altitude: 1500 mètres.

Point culminant: sur l'arête du cratère entre deux vides vertigineux au lever du soleil, altitude: 3142 mètres.

Arrivée: Temple Pusar Agung à 11 heures du matin, altitude: 1500 mètres.

 

*** La négociation:

Voyager, ça s'apprend, me dis-je à tous moments, pour éviter de sombrer dans les rails du tourisme où chaque pas semble avoir été prévu, anticipé, et le chemin foulé par nombre de personnes qui ont "fait" tel pays. Comment faire pour garder son indépendance d'action qui garantit une histoire personnelle et la puissance onirique des imprévus liés à une avancée intuitive dans des champs inconnus, lorsque, sur place, l'offre permanente des locaux (qui pensent à notre place ce qui est «bon» pour nous) est parfois directive au point de se sentir enfreint? Comment faire le tri entre les conseils avisés et les conseils intéressés? Ce que j'adore plus que tout dans ces voyages, c'est que face a l'inconnu, dans l'impossibilité de lire les codes sociaux et de recourir à la subtilité du langage, mon intuition est seule guide et gagne en cohérence au fil du périple.

J’allais monter, seule, au sommet, en silence, sans avoir à gérer un "guide" .

J'étais même prête à payer mes sollicitants plus cher pour qu'ils ne fournissent pas leur prestation, j’ai trouvé un accord...

 

*** Scène 1: ...la nature tropicale éclairée à la lampe...

Les ombres projetées des feuilles gigantesques de la végétation luxuriante se déplaçaient avec moi.

Tout est devenu abstraction, pente, montagne, arbre, effort, la conscience rabattue à mon champ de vision, environ deux mètres.

Les offrandes séchées ont fait office de cailloux pour le Petit Poucet que j’incarnais.

 

*** Scène 2: ... La ceinture:

A mi-parcours j’atteins la ceinture où le végétal disparait assez vite pour ne laisser plus que cailloux organisés en formes et couleurs.

L'ascension est sans concession, point d'amour de la randonnée aux chemins calculés: ligne droite jusqu'au sommet en remontant une coulée de lave.

 

*** Scène 3: ... Lever de soleil:

 l_ombre_portee_du_volcan_sur_bali

 

*** Scène 4: ... Cratère...

... vertigineux. Ma limite en montagne est mon vertige. Je n'ai pas pu plonger mes yeux dans le lac du cratère.

Nous étions une vingtaine au sommet, dont deux prêtres qui officiaient.

Il parait que pour certaines cérémonies, ils montent une vache vivante pour la sacrifier au sommet. 

Je me demande bien comment vu que la montée se finit en escalade. La foi, elle, n'a pas de limites.

 

*** Scène 5: ... Hommage.

 hommage_a_Mr_Sahid

 

*** Scène 6: ... Mon offrande à Gunung Agung:

 Mon poème adoré de Francois Cheng dit très fort à la coulée de rochers rouges versant Sud-Ouest:


Survivre au désir
Porter la soif plus loin que l'oasis
A l'orée de l'ombrage et de bruissement
Céder sans remords
A l'âpre ivresse de l'immense.

 

*** Scène 7: ... Re- descente:

L'Enfer.

Tout se paie.

Surtout le souvenir d'une vue et d'un état extatique qui m'accompagneront toute ma vie.

 

 

Acte VI: En guise de conclusion, au sujet la perception de l'espace ("jirim" en javanais)...

 

«Lorsque dans notre culture nous disons: " Il n'y est pas."

Un indonésien dira: " Il est là, mais en ce moment, il est ailleurs."

Cette attitude pourrait être héritée du passe de nomade des indonésiens ( grands navigateurs dans leur archipel).

Pour un nomade, l'espace personnel n'est pas déterminé par l'emplacement.

L'espace personnel est vaste, et la question n'est pas de savoir si quelque chose est en un espace particulier, mais plutôt de savoir en quel point, dans le vaste espace, une chose est située à un moment particulier.

Et cette attitude nomade pourrait avoir formé une vision philosophique, une attitude  pragmatique d'acceptation des éléments étrangers.

Comme toute chose (montagne, homme, architecture, vêtement...) est une manifestation de l'essence ultime, rien ne peut être séparé par une limite.

Et percevoir sa place en différents lieux et en différents moments, a pour conséquence de donner à d'autres la possibilité d'occuper l'endroit à leur tour.

 

"Un lieu n'est pas une entité donnée.

Un lieu est ouvert à toutes les possibilités.

Telle est la vie des nomades; la vie de ceux qui voyagent à la rencontre de différentes possibilités.

Leur vie se déroule dans un espace vaste et grand, où le possible peut avoir lieu."»

Mohammad Nanda Widyarta, " Ce qui a pu former la perception spatiale vernaculaire indonésienne."

in «Le Banian» n°8 publication semestrielle de l’association franco-indonésienne Pasar Malam

 

 

 

Remerciements:

Merci à ma soeur de m'avoir accompagnée dans cette aventure.

Merci à Marie Le Sourd pour son accueil et son aide à Jojya.

Merci aux nombreux indonésiens que ma route a croisés et qui m'ont aiguillée.